vendredi 17 juillet 2020

Un article de Jean Lacroix : Penderecki à Salzbourg, Respighi à Rome

Le Festival de Salzbourg aurait dû, en cet été 2020, briller de tout l’éclat de sa programmation éclectique. Pour les raisons sanitaires que l’on connaît, il aura bien lieu, mais avec une affiche réduite et des dispositions liées aux circonstances. La sortie d’un CD (BIS-2287) nous donne l’occasion d’un retour en arrière et de rêver que nous étions présents dans la cité de Mozart, le 20 juillet 2018, lors du concert inaugural du Festival. Ce soir-là, l’Orchestre Symphonique de Montréal s’y produisait pour la première fois, dans une des partitions les plus emblématiques du XXe siècle, la Passion selon Saint-Luc de Krzysztof Penderecki (1933-2020), en présence du compositeur (en photographie avec l’orchestre en milieu de pochette), dont c’était l’année de ses 85 ans. On le sait : Penderecki est décédé le 29 mars dernier, après une longue maladie. Nous ne reviendrons pas ici sur cette exceptionnelle carrière musicale, située entre avant-garde (parfois extrême) et tradition, mais aussi entre inspiration profane et mysticisme. Si l’on observe bien l’ensemble de l’œuvre de Penderecki, on y constate que les partitions à tendance sacrée y figurent en grand nombre. En réalité, le compositeur, né en 1933, a vécu pendant longtemps sous le régime communiste, mais n’a jamais cessé d’affirmer sa foi et ses convictions religieuses, l’expression de ses certitudes dans ce domaine se concrétisant par des pièces aux titres évocateurs : Credo, Canticum canticorum, Magnificat, Te Deum, Requiem polonais… En 1966, la cathédrale de Munster célébrait son 700e anniversaire ; à cette occasion, Penderecki, encore jeune compositeur, a écrit sur commande sa Passion selon Saint-Luc, créée dans le majestueux édifice le 30 mars de la même année, sous la direction de Henryk Czyz (il existe un enregistrement avec l’Orchestre de la radio de Cologne).

Destinée à un grand orchestre avec solistes et trois chœurs mixtes, cette Passion, à la fois sombre, voire lugubre, puissante et déchirante, utilise des récits en latin de Saint-Luc, des versets de Saint-Jean, des lamentations de Jérémie et des Psaumes de David dans un contexte où l’on retrouve des structures sérielles, des dissonances ou des clusters traités en mélodies de timbres. L’œuvre est très spectaculaire, à forte composante émotionnelle (elle rappelle aussi l’horreur de la seconde guerre mondiale) et ses séquences narratives, ses airs et ses chœurs, tout en contrastes, sont une expérience musicale stupéfiante. Il en existe une version de 2002 chez Naxos que nous affectionnons pour sa force incantatoire, dirigée par Antoni Wit à la tête des forces de la Philharmonie de Varsovie, de solistes et de chœurs polonais très investis. 

A Salzbourg, où l’Orchestre Symphonique de Montréal se produisait donc pour la première fois en ce 20 juillet de l’an dernier, c’est le chef japonais Kent Nagano qui officiait, avec les chœurs de la Philharmonie de Cracovie, qui chantent dans leur arbre généalogique, un récitant (Slawomir Holland) et des solistes du chant émouvants et pleins de ferveur : la soprano chaleureuse Sarah Wegener, le baryton Lucas Meachem, au timbre séduisant, et la basse Matthew Rose. Penderecki et l’Orchestre de Montréal, c’est une histoire d’amitié : le compositeur, qui était aussi chef d’orchestre, l’a souvent dirigé et des liens se sont tissés au fil des années. Quant à Kent Nagano, Américain d’origine japonaise né en 1951, il a créé un grand nombre d’œuvres contemporaines (Adams, Rihm, Eötvös, Saariaho…). Il emmène les forces orchestrales et chorales de cette aventure à l’impact sonore impressionnant dans un élan qui, au-delà de la part de la modernité assumée de la partition relie celle-ci au passé et, inévitablement à Bach, pour le message délivré et pour l’expression de la foi, qui s’engage autant sur le terrain de la souffrance du Christ que sur celui de la détresse humaine. Comme toujours chez BIS, livret exemplaire, y compris en français. Une grande version en public, qui a rencontré un succès mérité à Salzbourg. La captation en direct ajoute une dimension de participation, mais elle n’est pas toujours d’une qualité maximale. Une version complémentaire à celle d’Antoni Wit chez Naxos, dont les tempi sont pris dans une respiration plus large et que l’on qualifiera de tragique ; elle demeure prioritaire pour cette Passion.

 

Dans un tout autre registre, on ne peut passer sous silence, sous label Tactus (TC 871804), un disque consacré à des œuvres pour piano à quatre mains d’Ottorino Respighi (1879-1936). Ce compositeur italien est d’abord connu pour son triptyque où il évoque la capitale de son pays : Les Pins de Rome, Les Fontaines de Rome et les Fêtes romaines. Des partitions superbement orchestrées, hautes en couleurs et en sensations sonores, qui sont de véritables démonstrations des qualités instrumentales de ce créateur né à Bologne. Il n’est pas inutile de rappeler qu’il s’est rendu en Russie vers 1900, a été alto solo dans l’Orchestre impérial de Saint-Pétersbourg et a travaillé avec Rimski-Korsakov, ce qui explique la richesse de sa palette. Sur le présent CD, on retrouve deux de ces pages : Les Pins de Rome (1924) et les Fontaines de Rome (1916) dans leur version à quatre mains due au compositeur. Ce sont de bien agréables moments, sous les doigts de Gabriele Baldocci et Francesco Caramiello (dont on se souviendra qu’il a signé les deux rares concertos de Martucci avec Francesco d’Avalos, disponibles chez Brilliant), deux pianistes qui soulignent les nuances, les finesses et les saveurs de ces partitions. Même si l’on conviendra que l’orchestration sied mieux aux partitions dans leur paysage aux parfums incomparables, le voyage vaut le déplacement en termes de subtilité. C’est le cas aussi pour les Six petites Pièces et pour les deux suites des Danses antiques et Airs anciens, d’après des morceaux des XVIe et XVIIe siècles, dont les réminiscences anciennes ont un parfum léger et parfois badin. Un CD de fraîcheur, gravé en septembre 2016, à Ercolano (commune au pied du Vésuve où se trouvent les ruines de la cité d’Herculanum), dans la Villa Caramiello, qui date du XVIIIe siècle. Un lien avec l’un des deux pianistes, qui porte le même nom et est né à Naples ?

 

Jean Lacroix

 

 

 

samedi 11 juillet 2020

La musicienne Mel Bonis racontée par le philosophe et dramaturge Frank Pierobon

Je voudrais décrire l'état de l'âme à la fois si angoissant, torturant et délicieux, où me plonge la musique - celle que j'aime - je devrais pouvoir le faire, j'ai tant éprouvé cette sensation aiguë jusqu'à la douleur, même tout enfant (je pourrais dire surtout étant enfant). C'est alors comme une agonie d'aspiration vers le bonheur, une tension de tout être sensible, cordial, vers une chose qui nous sourit et se dérobe à la fois.(Mel Bonis) 

Dans un seul(e)-en-scène que l'on a pu voir à Bruxelles pendant trois soirées à la sortie du confinement au théâtre de la Clarencière, et que l'on espère voir reprogrammé bien vite,  le dramaturge Frank Pierobon (qui est aussi philosophe et musicien),nous offre une soirée de théâtre, d'humanité et de musique. 


Le texte qu'il a donné à la comédienne Sophie de Tillesse se déroule dans une fluidité narrative et stylistique incarnant avec empathie le destin de la musicienne Mel Bonis (et à travers elle de toutes les femmes dont les vocation et talent ont été contrariés par la pression sociale qui fait prévaloir le masculin en tout ce qui est création). Il y a dans la manière d'écrire le théâtre de Pierobon, qui est aussi un musicien érudit et sensible,  un souci constant de préserver la qualité du texte et de maîtriser son expression dans une mise en scène sobre et limpide.  

L'entrelacement des trois vocations ou compétences de l'auteur (la musique, l'écriture et la philosophie) équipent Pierobon de tous les instruments nécessaire à restituer un portrait si humain, si sensible, si vrai d'une artiste, dont l'art se fracasse sur les obstacles des convenances de son siècle. On aurait aimé entendre davantage sa musique (les extraits diffusés ont enchanté la public et donné envie d'aller à la découverte d'un répertoire  dont on a entendu quelques fragments énumérés ci-dessous). Frank Pierobon évoque ici la pièce qu'il lui consacre: On redécouvre aujourd’hui avec ravissement l’œuvre de la compositrice Mélanie Bonis (1858-1937) qu’on enregistre de plus en plus. L’on s’intéresse dès lors aux péripéties de son difficile parcours et l’on prend meilleure conscience aujourd’hui de ce qu’il était pratiquement interdit aux femmes, au dix-neuvième siècle, d’exister par elles-mêmes, de décider de leur vie et de faire œuvre créatrice. Chacun(e) mesurera le chemin que les femmes auront dû parcourir pour accepter l’idée qu’elles ont le droit de décider de leur destin, le devoir de le revendiquer et l’urgence de le faire respecter. L’exemple de Mel Bonis fera prendre conscience, nous l’espérons, du rôle que l’art et la créativité peuvent puissamment jouer dans la réinvention de soi. 

On a hâte de revoir ce spectacle dans un confort de vrai théâtre (hors confinement) pour en apprécier davantage encore toutes les modulations  d'un coeur battant et apprécier avec la distance nécessaire le jeu subtil de la comédienne Sophie de Tillesse. Cette dernière qui mêle une double formation de comédienne et de cantatrice était l'artiste idéale pour ce rôle qui nécessite davantage que d'être joué. Il s'agit ici, en effet, d'incarner un destin dont l'écho nous parvient de l'au-delà, d'une âme blessée à laquelle la comédienne insuffle la force de donner le récit. 

Des enregistrements musicaux alternent avec des fragments de textes extraits d'un livre de souvenirs écrits par Mel Bonis, mais pas publiés (encore ?). ceux-ci sont mentionnés dans la biographie de Mel Bonis écrite par son arrière-petite-fille Christine Géliot ("Mel Bonis, femme et compositeur, 1858-1937", L'harmattan, 2009) 

On ne peut que recommander au lecteur d'aller voir, dès qu'elle figurera à nouveau au programme d'un théâtre ce bel éventail  d'émotions vraies que  nous offre, une nouvelle fois, le théâtre de Frank Pierobon.

Edmond Morrel, le 11 juillet 2020

On peut voir des fragments de la pièce sur un trailer.


Interprétation : Sophie de Tillesse / Texte : Frank Pierobon /Production Crescendo ASBL