mardi 6 juin 2017

"Le divan de Staline"
un film de Fanny Ardant avec Emmanuelle Ségnier et Gérard Depardieu, d’après le roman de Jean-Daniel Baltassat.

En marge d’une soirée organisée par PEN Club Belgique autour du film "Le divan de Staline" , réalisé par Fanny Ardant d’après le roman de Jean-Daniel Baltassat, Jean Jauniaux, président de PEN Club Belgique a rencontré la réalisatrice et abordé avec elle la genèse de ce film où Gérard Depardieu incarne un Staline vertigineux évoquant sa vie dans un simulacre de psychanalyse. Un roman et un film qui nous plongent dans une des tyrannies les plus sanglantes du XXème siècle, née de l’utopie fracassée du communisme.
Le film produit par Alfama Films n’est à ce jour sorti que dans les salles françaises. L’avant-première organisée par PEN Club Belgique était une occasion de le découvrir, en formant le voeu que le troisième long-métrage de Fanny Ardant toute bien vite des écrans, comme le Cinéma Vendôme à Bruxelles, partenaire de cette avant-première.

Edmond Morrel, Bruxelles, le 25 mai 2017

Nous avions interviewé Jean-Daniel Baltassat à la sortie de son roman, paru au Seuil et finaliste Goncourt 2013.
1950. Borjomi, Géorgie.
Pour quelques jours, Staline se retire au pays natal dans le palais décadent de feu le grand duc Mikhailovich. À la demande de la Vodieva, qui prétend l’avoir toujours aimé et ne lui avoir jamais menti, il y reçoit le jeune peintre prodige du réalisme socialiste, Danilov, concepteur d’un monument d’éternité à la gloire du Petit Père des Peuples.
Dans le bureau ducal, un divan identique à celui de Freud à Londres. Même kilims sur la couche et aux murs. « Que Staline dorme sur le divan du charlatan viennois, j’en connais à qui ça plairait de l’apprendre », dit Iossif Vissarionovitch.Retour ligne automatique
On a beau être dans l’âge de la grande usure des émotions, on a encore le goût du jeu.
Voilà comment les choses vont se passer : pendant que Danilov subira les interrogatoires du redoutable général Vlassik, Staline s’installera sur le divan et la belle Vodieva prendra le fauteuil. Elle pratiquera la prétendue technique d’interprétation des rêves du charlatan tandis que lui se souviendra de ses histoires de nuit. L’enfance, sa mère, les femmes. Et surtout, le plus grand des pères menteurs : Lénine. Mais qui, mieux que Iossif Vissarionovitch Staline, saurait faire d’un mensonge une vérité et d’une vérité le mensonge ?
« Camarade Danilov, dit-il, la vie est devenue meilleure et plus gaie, voilà l’éternité de Staline. »
Danilov tremble devant celui qui sait tout et peut tout. Il tremblerait plus encore s’il savait ce qui l’attend.
Sur le site de l’édition en Poche "Points" :
C’est l’automne sur la mer Noire. Un homme jardine dans le parc de sa datcha. Il ne sait pas qu’il n’a plus que trente mois à vivre. Il est l’un des puissants de ce monde, il s’appelle Staline. Danilov, jeune peintre, est convoqué pour créer une fresque en son honneur. Il découvre alors l’étrange rituel du Petit Père des peuples : tous les jours, ce dernier s’allonge sur un divan et raconte ses rêves…
« Tu te souviens ? Je t’avais promis que toi aussi, un jour, tu respirerais le parfum de Staline… »
Né en 1949, Jean-Daniel Baltassat est l’auteur de plusieurs romans publiés sous son propre nom, dont Le Valet de peinture (disponible en Points), et l’un des auteurs de la trilogie Incas, parue sous un pseudonyme et traduite en 25 langues.
« La brillante analyse historique de Jean-Daniel Baltassat rend le récit tout simplement fascinant. Il soigne ses personnages et son univers est à l’image d’une peinture réussie. » (Elle)
L’argument de ce neuvième roman de Jean-Daniel Baltassat est né d’une visite qu’il effectua naguère dans le palais Likani à quelques kilomètres de la ville de Borjomi. Dans cette résidence d’été, datant de la Russie Tsariste, Staline aimait à se retirer. Le roman de Baltassat évoque un bref séjour que le Petit père du Monde y effectua en 1950. Le roman s’ouvre sur le vieux dictateur en train de couper des roses et de méditer sur la mort, sur l’éphémère et sur l’éternité. Rêverie de vieillard plutôt que méditation. En effet, « la mort est le souci des faibles , pour les puissants, c’est une œuvre qui se prépare de loin » Et Staline « vieux dans le sac d’os, (est) encore joueur comme à vingt ans pour ce qui est du reste et du goût de l’éternité ».
Prenant appui sur ces quelques jours, Baltassat entre et nous fait entrer dans une intimité sidérante avec Staline, que le romancier met littéralement à nu. Ici, il ne s’agit pas d’une créature imaginaire, mais d’une figure réelle et terrifiante, dont chacun d’entre nous a déjà une image, nourrie des représentations qui ont jalonné le règne du tsar rouge. 
Baltassat sait que le roman est un formidable instrument d’investigation de l’Histoire (« avec une grande Hache » comme aimait à dire George Perec). En se fondant sur une documentation d’autant plus riche que des archives ont été rendues accessibles - de façon éphémère il est vrai...- lors de la perestroïka, le romancier affronte le titan avec ses armes d’écrivain. Il invente une unité de temps et de lieu qui met à vif la conscience, exacerbe la confrontation des protagonistes, les vrais et les "faux", les réels et les imaginaires. Par cercles excentriques successifs, Baltassat part de l’inconscient le plus intime de Staline (révélé lors de simulacres de psychanalayse sur le « divan « qui donne son titre au livre), aux différentes pièces du Palais Likani – organisation en réduction du pouvoir soviétique, avec l’armée, le service secret, la police politique, le petit peuple prosterné, l’ombre de Lénine…- ; il nous en éloigne à intervalles réguliers pour hanter le parc du Palais – comme une maquette de la Russie, indéchiffrable, vibrant du jeu de la lumière et des brouillards, hantée par les silhouettes menaçantes des forces de l’ordre et de la sécurité, à moins que ce ne soit une représentation du Goulag...- ; il nous en écarte encore pour élargir l’espace aux conflits qui se préparent dans le monde – nous sommes à la veille de la Guerre de Corée- et revenir ensuite au plus près de Staline, insomniaque informé à chaque instant de ce qui se déroule où que ce soit…
Le prétexte de ce séjour dans sa Géorgie natale est aussi imaginaire que plausible : rencontrer l’auteur d’une projet de « monument d’éternité » que le Politburo veut élever à la gloire du Petit Père. Un jeune artiste prodige, Danilov, a été convoyé dans le Palais et attend - enfermé avec la maquette de son projet dans une remise de calèches - le moment de rencontrer Staline. Pendant ce temps, le dictateur vaque au jeu de la terreur, vérifie qu’il l’inspire toujours, se confronte aux souvenirs d’enfance et de jeunesse qui le hantent dans des rêves à l’imagerie inspirée des westerns qu’il se fait projeter pendant ses insomnies. 
Danilov, l’artiste de l’éternité , et Lidia, l’ancienne maîtresse, incarnation du passé et de la conscience, sont des inventions que le romancier introduit dans la réalité « historique ». Armé de ces protagonistes Baltassat aborde la confrontation d’un des plus sanguinaires dictateurs du siècle dernier, avec sa conscience et sa mort.Retour ligne automatique
On le sait, l’argument ne fait pas un roman, il est son énergie de départ. Baltassat s’arcboute sur l’histoire qu’il nous raconte, sur les inventions qu’il mêle au réel – n’avons-nous pas vérifié si Danilov était vrai ou pas ?- pour nous laisser, sidérés, à la fin du livre, devant ce qui aurait pu être une métaphore absolue de la barbarie si cela n’avait été une réalité de l’histoire du Goulag sibérien telle qu’elle s’est déroulée en 1933 sur l’île de Nazino.
Une fois le livre refermé, ne nous quittent plus ces images tant le romancier nous les a donné à voir, à sentir, à entendre. On se demande s’il est peintre, cinéaste, musicien et romancier à la fois. On pressent alors qu’il nous a entraîné dans un cercle ultime, celui qui nous guettait entre les lignes et nous interrogeait en réalité sur l’affrontement entre la barbarie et l’humanité. Mais aussi, entre le pouvoir et l’Art. Mais encore entre la mort et l’éternité.
Un roman exige du lecteur « la suspension volontaire de l’incrédulité » (Coleridge). Baltassat, jouant de la vérité inaccessible de l’Histoire et du mensonge indispensable de la littérature, nous plonge dans une suspension salutaire de l’aveuglement. 
N’est-ce pas ce dont notre époque a le plus grand besoin ?
N’est-ce pas la fonction de l’art ?
Et de la littérature – lorsqu’elle est de ce niveau-ci- ?
Edmond Morrel , août 2013.

Connexions One: un ouvrage exemplaire de Camille Brasseur à propos du maurice verbaet Art center

Camille Brasseur 
Connexions  One Art Belge 1945-1975 





Comme tout apprentissage de nouveaux savoir-faire ou connaissances, l’art exige de celui qui veut s’y familiariser de disposer d’instrument de référence, d’outils de pédagogie ou de textes accessibles. Directrice scientifique du MauriceVerbaet Art Center (mvAc),   Camille Brasseur réunit toutes les qualités pour nous familiariser avec l’art belge contemporain, mais surtout, nous le faire aimer à travers une exploration érudite et sensible des oeuvres réunies par Maurice et Caroline Verbaet à Anvers
Selon les deux collectionneurs anversois, « l’art belge, malgré sa grande richesse, est résolument sous-estimé et la période d’après-guerre particulièrement. Les intérêts actuels sont orientés prioritairement sur l’art contemporain tandis que les créateurs des années 50-60-70 peinent à bénéficier d’un espace de visibilité. ».
Outre les expositions temporaires (comme celle actuellement consacrée au peintre anversois René Guiette ), le mvAc exposait lors d'une exposition jubilaire en 2015, des œuvres issus d’une collection de plus de 70 artistes belges parmi lesquels Burssens, Delahaut, Guiette, Mara, Moeschal, Mortier, Tapta, Vandercam et Willequet auxquels Camille Brasseur consacre une grande part de l’iconographie réunie dans le catalogue  Connexions One. Art belge 1945-1975  mais surtout le parti-pris d’isoler de cet ensemble quelques œuvres et de leur donner « le déploiement de pièces isolées d’un même puzzle ».
Cette liberté de choix délibérée permet à l’historienne d’art d’enchevêtrer  dans le catalogue de cette exposition inaugurale le « liens, croisements, réseaux » entre les œuvres, mais aussi entre celles-ci et leur époque, entre les artistes plasticiens et les autres arts (ainsi René Guiette mis en correspondance avec son frère Robert, homme de lettres et poète).
Avec cette approche, inspirée du cœur plutôt que de l’érudition, de la sensibilité plutôt que de la connaissance, de la contextualisation plutôt que de l’expertise, Camille Brasseur nous ouvre une voie lumineuse et stimulante dans les univers dont elle raconte les émerveillements auxquels elle nous invite. L’amateur trouvera dans cet ouvrage mille occasions d’assouvir  sa curiosité. On dirait le livre fait idéalement pour annihiler toute appréhension face à ces mouvements artistiques qui ont irrigué l’après-guerre jusqu’en 1975.
Quant au lecteur plus averti, collectionneur, enseignant, expert, il trouvera dans ce catalogue un instrument d’investigation idéal, équipé de notes et de références d’une rigueur et d’une exigence au plus haut niveau. La conception de l’ouvrage, le chapitrage thématique et le dispositif iconographique, permettent différents niveaux de lecture et d’entrée dans l’ouvrage, dont l’écriture allègre rend inoffensifs tous les écueils savants que l’on aurait pu redouter en naviguant ainsi dans une effervescence artistique aussi diverse qu’intense.   La mise en relation de la création avec certains épisodes marquants de l’histoire de ces trente années en Belgique (notamment l’Expo 58), mais aussi les entrelacements entre l’art et l’espace public et privé, l’émergence d’artistes belges dans les expositions internationales, l’éclosion et l’inventivité du design, fait de la lecture de cet ouvrage de référence un rendez-vous auquel on revient volontiers. Que ce soit pour vérifier tel ou tel détail, approfondir l’analyse de tel ou tel artiste, ou simplement se réjouir d’une iconographie qu’on dirait inépuisable (aussi bien les reproductions d’œuvres que les photographies dédiées à leur création), nous n’avons eu de cesse de revenir vers un « beau livre » qui dorénavant figure parmi les livres de référence essentiels pour se familiariser mais surtout apprécier une des périodes les plus riches, inventives et décapantes de l’art contemporain.

Edmond Morrel, le 6 juin 2017


Camille Brasseur, wetenschappelijk directeur Maurice Verbaet Art CenterConnexions One Art belge 1945-1975 Antwerp, Pandora, 2015. Hardback, 240x220mm, 408p, throughout colour illustrations,
French edition . ISBN: 9789053253960

Cet ouvrage est conçu comme une immersion dans le contexte artistique de l'après-guerre en Belgique. Le propos s'attache à rendre hommage aux créateurs de l'époque autant qu'aux acteurs culturels (directeurs d'institutions, collectionneurs, galeristes) qui ont créé un environnement fertile à l'épanouissement de nombreux artistes. De la diversité foisonnante qui anima les Trente Glorieuses, le parti pris délibéré du propos décloisonne la chronologie au profit de thématiques réparties en six cahiers principaux. Des connexions multiples s'établissent autour de temps forts de l'histoire culturelle du pays. Pérégrinant des biennales internationales à l'Expo 58, passant de l'engouement pour l'art public à l'éclosion d'une nouvelle modernité, l'art belge déploie une vitalité sans égal. Ce dynamisme se révèle par les relations qui se nouent entre peintres, sculpteurs, designers et architectes. Les oeuvres et réalisations d'une quarantaine d'artistes en témoignent au fil des pages. Un ensemble de neuf cahiers monographiques sont composés dans le même esprit que les supports promotionnels, diffusés par le service de la propagande artistique belge dans les années 1960. Ils font la part belle aux créations de protagonistes - Jan Burssens, Jo Delahaut, René Guiette, Pol Mara, Marc Moeschal, Antoine Mortier, Tapta, Serge Vandercam et André Willequet - qui chacun prirent une direction artistique singulière. Une façon de prendre la pleine mesure de la richesse d'un petit pays regorgeant d'immenses talents.

Expo: najaar 2015, Maurice Verbaet Art Center (mvAc), Antwerpen

mardi 25 avril 2017

"En écoutant les sauterelles" : Allepey et les Backwaters


“Il faut rappeler aux nations croissantes qu'il n'y a point d'arbre dans la nature qui, placé dans les meilleurs conditions de lumière, de sol et de terrain, puisse grandir et s'élargir indéfiniment.”  Paul Valéry





A une cinquantaine de kilomètres au Sud de Cochin, les marchands chinois et arabes faisaient jadis escale dans la petite ville d’Allepey, d’où aujourd’hui partent des bateaux de croisière dans les lagunes et les canaux des « Backwaters ». Longeant les villages, le bateau pansu et paisible offre à chaque rotation d’hélice une nouvelle lumière, un sourire, et même un troupeau de canards conduit à bon port par trois bergers sur des bateaux fins qu’ils manoeuvrent à la pagaie pour maintenir les volatiles en groupe compact au bord de la berge.
Ca et là, un marché, une église, des pêcheurs,un salon de coiffure...


© Jean Jauniaux



© Jean Jauniaux

© Jean Jauniaux

© Jacques Morrel
© Jean Jauniaux
© Jacques Morrel

© Jean Jauniaux




vendredi 21 avril 2017

"En écoutant les sauterelles" : Munnar

Munnar © Jean Jauniaux


Par sa nature même, la vérité porte l'évidence en soi. Dès qu'on la débarrasse des toiles d'araignée de l'ignorance, elle brille avec éclat.”  Gandhi

Le Madupetti, le Nallathanni et le Periavaru sont les trois rivières qui ont donné leur nom à la ville de « Trois-Rivières » qui se dit Mūnnār (മുന്നാർ en malayalam).

Les plantations de thé ont modifié depuis le XIX ème siècle la faune et la flore de cette région d’altitude. Visite des plantations de thé et de la réserve naturelle, aujourd’hui préservée en surplomb des jardins de thé. Avril et mai sont les mois de vacances scolaires en Inde, l’occasion de partager avec des familles indiennes la visite de la réserve (l’espoir de croiser un éléphant a été déçu…) et une leçon en anglais incompréhensible sur les bienfaits du thé. Heureusement, un des guides m’a ré-expliqué, gestes à l’appui, tout ce que j’avais été incapable de comprendre.


© Jean Jauniaux
© Jean Jauniaux

Le car emmenant les familles dans la réserve naturelle. Sur le flanc du bus et dans les yeux de l'enfant, des éléphants imaginaires ? © Jean Jauniaux
© Jean Jauniaux
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© Jean Jauniaux