mardi 18 septembre 2018

Le Prince d'Aquitaine: la lettre au père de Christopher Gérard



Voici un livre qui n'a de "roman" que les cinq lettres qui le désignent tel sur la couverture. Roman aussi par  l'écriture  travaillée d'un styliste à qui l'on doit de vrais "romans" (ouvrages de fiction), des essais littéraires, des articles et Aux Armes de Bruxelles ces merveilleuses "flâneries urbaines" que nous relirions aujourd'hui avec un autre regard que celui que nous y portions naguère.
Nous le lirions sans doute avec davantage de gravité, nous y découvririons sans doute, dans la gourmandise et l'épicurisme de l'auteur, des ombres et des fantômes dont avec "Le Prince d'Aquitaine" il nous dévoile les origines telluriques.
"Le Prince d'Aquitaine" est le récit qu'un fils, le narrateur qui est aussi l'auteur, adresse à son père sous la forme d'une missive mémorielle. Au fil de cette exploration du passé familial, surgissent des êtres et des lieux qui ont façonné celui qui, aujourd'hui, se penche sur son histoire familiale et essaie d'en dénouer, en les racontant, les entraves au bonheur. 

"Si je devais encore te faire le moindre reproche, acte ô combien dérisoire aujourd'hui, je dirais ceci. plus grave que l'absence de bonheur, plus douloureuse que cette lente prise de conscience de n'être qu'un gêneur, c'est de n'avoir pas été armé au bonheur qui m'aura le plus abîmé." Cette conscience cruelle d'un destin mis en danger dès l'enfance par un Père cruel, méchant, mais aussi disloqué par son impuissance à vaincre l'alcool et ses démons, Christopher Gérard nous en donne les étapes et le cheminement, en se plaçant à la distance exacte pour les raconter qui nous permet de ne pas en être les voyeurs, mais les témoins étreints de compréhension. Il serait réducteur d'évoquer ici plus en détail les séquences  (enfance, école, université), les géographies (la Mer du nord pourtant et Saint Idesbald) et les personnages (Grand-Mère, Ferdinand Elysée Gérard, dont la photographie en médaillon orne la couverture du livre, survivant invalide de la grande Guerre, la Mère...).  Il faut lire ce récit pour soi, pour y trouver, chacun à notre manière, de quoi nourrir l'écheveau des secrets  qui constituent, au bout du chemin, un homme adulte affrontant ses fantômes.

Mon exemplaire du livre est dédicacé "Pour l'ami Jean, cette confession tragique". L'encre mauve se déploie dans une graphie à l'ancienne qui devait être la première impertinence discrète de l'enfant à qui on promettait tant l'échec qu'il ne crut pas qu'un autre destin pût lui être voué. Le livre est dédié à "L'Aimée", celle dont on lira dans le récit qu'elle sauva le jeune adulte, en lui prouvant  "que l'on pouvait même avec une expérience réduite de la douceur, aimer et être aimé."

Voici le récit d'une résilience dont on devine combien il fut âpre à écrire, puis à  publier, à livrer au public. Au lecteur de lui donner sa place exacte: dans la bibliothèque du coeur et celle des enfances trahies. 

Jean Jauniaux, 18 septembre 2018

Sur le site de l'éditeur Pierre Guillaume de Roux:

 Assoiffé d’une estime qui ne viendrait jamais, je me suis imposé des fardeaux qui n’étaient pas ceux d’un fils en pleine croissance. Interdite, l’insouciance ; obligatoire, la méfiance ; inévitable, l’échec.  Je me doute maintenant que, venant de moi, tu aurais préféré une révolte ouverte, comme celle que tu infligeas à tes parents. Mais je ne voulais pas ajouter du désordre au désordre, ni attiser l’incendie que, dans ton inconscience, tu avais allumé comme par jeu.  Tu n’es jamais parvenu qu’à démanteler ce que ton fils aurait voulu restaurer, ce en quoi tu fus bien l’enfant gâté de ton époque. Ta dégringolade fut celle du paria. En fin de compte, tu auras trahi et l’amont et l’aval, tes parents accablés de désespoir, ton fils couvert de cicatrices et déshérité jusqu’à l’os. »
Un fils s’adresse au fantôme paternel ; il retrace un triple parcours spirituel, esthétique et moral étalé sur un siècle et qui prend sa source à l’automne 1914, quand un obus allemand fracasse le destin de sa lignée. Méditation sur les blessures transgénérationnelles comme sur la faillite d’une époque, Le Prince d’Aquitaine  est un roman à la veine blasonnée et secrète, qui témoigne d'un cheminement douloureux et stoïque pour... le meilleur du talent.
Par Christopher Gérard, auteur, entre autres, d’Aux Armes de Bruxelles (récit couronné par l’Académie royale, Pierre-Guillaume de Roux), Vogelsang ou la mélancolie du vampire (roman, Prix Indications, L’Age d’Homme), Le Songe d’Empédocle (roman, Prix E. Martin, L’Age d’Homme).





samedi 15 septembre 2018

Schumann/Schwabe: la pleine complicité du violoncelle

En guise d'éditorial...
"Délectable dans sa totalité", c'est par cette appréciation que Jean Lacroix achève cette douzième recension de la série "Sans la musique serait une erreur", formule nietzschéenne qu'il confirme ici encore en nous invitant à participer à la complicité intense d'un artiste, d'un compositeur et d'un instrument. 
Jean Jauniaux










Le concerto pour violoncelle et orchestre, composé en 1850, juste avant la Symphonie n° 3, la  « Rhénane », témoigne chez Schumann d’une période féconde sur le plan de la composition.
Ce « tube » de la discographie est une œuvre en trois mouvements enchaînés d’une vingtaine de minutes qui bénéficie d’un climat poétique, mais aussi de traits de virtuosité qui réclament de la part de l’interprète une grande maîtrise de l’instrument, comme un sens du rythme et de la respiration, le tout à combiner avec de la fraîcheur et de l’esprit.

Après les témoignages de grands anciens comme Rostropovitch, Fournier ou Starker, ou plus récemment d’Anne Gastinel ou de Jean-Guihen Queyras, que peut apporter un nouvel enregistrement ?  La réponse se trouve en tout cas du côté de Naxos. Après un beau CD consacré aux concertos de Saint-Saëns, Gabriel Schwabe, à la double origine allemande et espagnole, propose un programme où ce concerto côtoie des partitions de chambre du même Schumann (Naxos 8.573786). On ne peut que s’incliner devant cette réussite : liberté de ton, fantaisie, phrasé de classe, mais aussi concentration et pureté du chant (un superbe instrument italien réalisé à Brescia vers 1600). De quoi se dire que beaucoup de choses peuvent encore être exprimées dans ce concerto pourtant doté d’une impressionnante discographie, aux premiers rangs contemporains de laquelle Schwabe vient s’inscrire. Le Royal Northern Sinfonia, placé sous la direction de Lars Vogt, qui est aussi pianiste, est un partenaire au soutien attentif et chaleureux.

Le reste du programme, réservé au duo violoncelle/piano - il s’agit pour le clavier de Nicholas Rimmer, talenteux chambriste qui a déjà reçu un Diapason d’or et a signé précédemment avec Schwabe, toujours pour Naxos, des sonates de Brahms -,  est alléchant et copieux : ce sont des œuvres de 1849, autre période féconde pour Schumann (les Scènes de la forêt datent de janvier), qui ont été choisies, dont certaines ont été transposées pour le violoncelle par le compositeur ou par Schwabe lui-même pour le présent CD. On débute avec l’enthousiaste et enjoué Adagio et Allegro opus 70 de février, destiné au cor, que suivent les Fantasiestücke opus 73, primitivement pour clarinette, qui alternent un lyrisme intense avec une élégante nostalgie. Suivent les  Cinq pièces dans le ton populaire opus 102 et leurs rythmes de danses stylisées, composées en avril. Quant aux Trois romances opus 94, elles ont été écrites en décembre de cette année fructueuse ; transposées du hautbois par Schwabe, elles conservent le même charme que dans leur version d’origine. Le soliste a ajouté à son programme, en guise de cerise sur le gâteau, un arrangement de l’Intermezzo de la curieuse Sonate F-A-E., pièce collective à laquelle Brahms collabora, offerte en cadeau au violoniste Joseph Joachim. Tout cela, servi par le duo Schwabe/Rimmer avec chaleur et conviction, en vient presque à éclipser la valeur de l’interprétation du concerto. Ce CD, réalisé pour la plus grande gloire de Robert Schumann, est délectable dans sa totalité.

Jean Lacroix