vendredi 6 décembre 2019

"La balade des pavés" , une pièce de Sylvie Godefroid. Un article signé Jacques De Decker.

Pendant quelques représentations seulement, le public aura l'occasion de voir la pièce que Sylvie Godefroid a adaptée à partir de son roman "La balade des Pavés" . Nous avions évoqué ce roman à sa sortie (Editions Genèse) sur le site espace-livres , site sur lequel nous avions interviewé à différentes reprises celle qui est à la fois romancière, dramaturge mais aussi poète (nous avions salué la parution de son premier recueil, "Elle et elle" paru aux Editions Lamiroy )
Nous avons demandé à Jacques De Decker de renouer avec la critique théâtrale et de nous livrer ses impressions qu'il aurait pu signer , comme naguère, de ses initiales si familières aux lecteurs du journal Le Soir: J.D.D.
Jean Jauniaux, LIVRaisons 

Il arrive que le théâtre soit une forme d’alchimie. Le spectacle tiré du roman de Sylvie Godefroid  a enchanté le spectateur blanchi sous le harnais que je suis. Avoir assisté à des milliers de représentations ne m’a pas blindé contre l’émotion dramatique  la plus franche et la plus limpide.  C’est le constat que m’a permis de faire  cette soirée passée dans la salle Laetitia. Une quinzaine d’acteurs et d’actrices, plus frémissants et sincères les uns que les autres, y incarnent le récit d’une résilience, cette épreuve à laquelle nous sommes tous exposés lorsque la maladie s’invite d’autorité dans notre vécu.
Le texte de la romancière, mais aussi le subtil découpage de l’adaptateur et la délicatesse de la mise en scène permettent à chaque interprète d’être porteur d’une part de cette  épreuve commune qu’est l’accompagnement d’une malade « ‘ . Des romans, des films ont déjà relevé ce défi, mais en ce qui me concerne c’est la première fois que je me trouvais témoin en temps réel d’une patiente et lente conquête  de la guérison  portée à la scène . Cela supposait que l’auteur et la troupe trouvent  les mots, les gestes, les situations qui illustrent cette confiante reconquête  de la vie préservée.
Au long du spectacle, pas une réplique, pas une attitude qui ne sonnent  tout simplement juste. On en oublie que  l’on est face à une reconstitution élaborée de l’expérience et de l’émotion, et l’on ressent, les larmes aux yeux et le sourire aux lèvres, une intime, simple, franche   communion avec  une patiente face à l’épreuve du pire. Il est des moments où le grand art se vit comme une expérience initiatrice. 
Ce spectacle est au plus près de cette belle, et rare, intensité-là.
Jacques De Decker
 5 décembre 2019


Présentation par l'auteure:
« Je suis née d'un crabe et d'une immense solitude. Parce qu'on est seule sur les pavés d'un sein qui vous joue un tour. Et puis surtout, on est seule à entamer sa reconstruction, quand on a la chance de survivre à l'attaque colossale que représente le cancer. On apprend l'amour de la vie, son privilège.On apprend à rire de nouveau, plus beau, plus haut, plus fort.On apprend les autres. L'autre. On accueille celui qu'on n'aurait peut-être pas vu ni entendu. On apprend que la vie est belle.La Balade des pavés, c'est une déclaration d'amour à la vie. Une déclaration d'humour aussi. Vous rirez autant que vous serez émus. N'ayez pas peur des pavés de Lola. Ne ratez pas votre rendez-vous avec elle. Je devrais dire avec ELLES. Car elles sont au moins trois Lola... Et belles, avec ça! »

Théâtre le Fou rire
Attention: Nouvelle adresse
Avenue des Grenadiers,48 
Ixelles,
Il reste deux dates, au moment où nous mettons en ligne: les 10 et 17 décembre à 19h00 
Pour réserver:  communication@fourire.be

mardi 3 décembre 2019

"Le sas" vingt nouvelles de Luc Dellisse publiées par Daniel Simon aux Editions Traverse


Le sas  est tout simplement un grand livre.
Comme un tableau pointilliste, il est fait de fragments de lumière, de vibrations de couleurs, du tremblement d’une émotion, d’une ténacité du regard. La palette de Luc Dellisse semble infinie dans l’inspiration. Dans cet éventail déployé des récits, des lieux et des personnages, chacune des nouvelles nous surprend, nous enchante, nous émeut. On retrouve le bonheur de lecture des récits courts - dont on dit et répète, sans vérifier, que personne n’en veut -  comme celui que nous éprouvions à lire les nouvelles des grandes littératures non-francophones, on songe aux hispaniques (Borgès), aux russes (Gogol, Tchékhov) mais aussi aux Français du XIXè, l’âge d’or de la nouvelle (Maupassant)
Heureusement il est des éditeurs comme les Editions Traverse pour accueillir de tels ouvrages dans leurs collections. Il reste à celles et ceux ont à coeur de promouvoir la littérature - libraires, critiques littéraires, chroniqueurs, bloggers - d’en rendre compte et d’attirer l’attention du public sur ces oeuvres qui risqueraient, sinon, d’échapper à notre attention et à notre affection.
Le mot « affection » est utilisé ici en pleine conscience et nous est inspiré par les narrateurs successifs des vingt nouvelles qui composent « Le sas ». Ils sont peut-être, ces narrateurs, le fil d’Ariane qui guide le lecteur dans le labyrinthe que constitue l’assemblage de ces récits courts.
On devine de ce narrateur, qu’il est à la fois le protagoniste et l’observateur des failles dont il témoigne avec la fragilité désarçonnante d’un adulte qui aurait conservé, pour mieux voir le monde, la simplicité des questionnements enfantins. On sait qu’il aime la compagnie des livres, qu’il les lise ou qu’il les écrive, qu’il recherche celle des hommes, avec une prédilection pour ces lieux incertains que sont les cafés, qu’il rêve, de rupture en rupture, des femmes dont il n’a pu ou voulu conserver l’amour. On devine que le monde ne cesse de l’agresser par sa violence sournoise, par l’abus de confiance généralisé qui peut conduire à ruiner par bêtise, ignorance ou indifférence un petit épargnant pris dans les griffes d’un broker. On lit sa détresse née de l’enfance, dont la première et la dernière nouvelle du volume nous disent explicitement : « Enfant non admis ».
Pour dire ces choses de la vie, pour les écrire et les partager avec le lecteur sans tomber dans le triste travers de l’auto-fiction, il faut être écrivain, c’est à dire ré-inventer par le style et l’écriture le monde auquel le nouvelliste convie l’inconnu qui entrera dans la librairie, sera intrigué par le titre, « Le sas », feuilletera quelques pages pour tenter d’en anticiper le dévoilement que procurera la lecture, plus tard, s’il se laisse convaincre par les phrases glanées au hasard de ce premier apprivoisement : Je suis devenu rêveur et je le suis resté./ J’étais aussi indigne que les autres membres de ma famille d’une affection véritable./ J’avais pris feu pour les grands mouvements d’argent virtuel./ Il y avait un léger parfum moelleux dans le hall d’entrée, une présence enivrante et subtile, qui a lutté un instant contre l’odeur d’encaustique et de détergent avant de s’évanouir./J’avais gardé un souvenir sombre de mes premières années. Elles étaient faites d’attente indécise, d’impatience, de frayeurs sans fin.
Il faut ciseler chaque phrase du récit de l’intime pour qu’il devienne universel. C’est là que réside le secret magique de la littérature. La phrase devient le « sas » entre deux univers : celui que nous offre l’écrivain et celui que, grâce à la phrase qui en est la clé, nous franchissons et, au delà de laquelle nous nous approprions cet endroit qui n’existait pas avant que nos yeux n’en lisent les lignes, ces petits barbelés d’encre alignés comme les sillons d’un labour. Nous cessons alors d’être ces « gens » qui prennent l’épuisement du plaisir et de la peur pour un air détendu.  Et nous commençons à nous reconnaître dans l’un ou l’autre des vingt narrateurs du livre, à leur trouver des affinités dans le mordant cynique de l’humour, la tendresse sans rempart, la quête incessante de bonheur, la nécessité d’inventer des vies pour se consoler de celles qu’on aurait aimer vivre ou rencontrer.

N’est-ce pas là la fonction grave, essentielle et souveraine de la littérature ?

Dellisse nous en fait une démonstration fulgurante.

Jean Jauniaux