dimanche 10 septembre 2017

Gérard Adam, l'homme de lettres.

"Stille Nacht"

Gérard Adam

Editions MEO


S'agissant d'un auteur dont nous saluons depuis longtemps l'activité déployée dans le champ éditorial de la littérature française de Belgique, l'occasion de l'évoquer davantage nous est donnée avec la parution de son dernier roman en date "Stille Nacht". 


Gérard Adam appartient à cette espèce rare des hommes de lettres pour qui la littérature signifie un engagement réel dont les limites débordent de se propre production romanesque. Passons en revue les multiples personnalités de celui qui entra en littérature en 1988 avec un roman, "L'arbre blanc dans la forêt noire" qui lui valut d'emblée le Prix N.C.R. un des prix prestigieux.
Il a entrepris en 1995 de traduire du croate et du bosniaque une littérature dont il eut l'occasion de découvrir la diversité et la richesse lorsqu'il était médecin militaire et participait à des opérations humanitaires en Bosnie-Herzégovine. Avec plus de vingt ouvrages (poésie, romans, nouvelles) traduits, Adam a donné l'occasion au public francophone de découvrir des textes qu'il commença à publier dans sa propre maison d'édition M.E.O., ouvrant ainsi un nouveau chapitre de son activité dans le monde des lettres.
Lorsqu'il accéda à la retraite, il put se consacrer (aussi) à sa propre carrière d'écrivain, en alternant romans et recueils de nouvelles, dont il donnait parfois la primeur à la revue MARGINALES.
Nous avons eu à plusieurs reprise de le rencontrer et de l'interviewer, en tant qu'écrivain et en tant qu'éditeur. Ces entretiens sont toujours disponibles sur le site de la web radio espace-livres et permettent d'entendre un éditeur engagé, un traducteur attentif et un auteur nourri d'humanisme. 
Chaque fois nous avons abordé avec lui la place singulière qu'il occupe dans le paysage francophone de Belgique où, nous semble-t-il, il n'acquière pas la place qui devrait lui être réservée. Ainsi à l'occasion de la parution de son roman "Qôta-nïh" nous demandions à Gérard Adam de nous raconter son parcours à partir de ce fort roman, publié en 2009. Nous écrivions alors: "Voici un livre dense, beaucoup plus dense que ce que le nombre de pages ne peut indiquer...même si ce fort volume en compte 760 ! Se plonger dans sa lecture, c’est entreprendre un voyage, mais pas n’importe quel voyage…la traversée du livre est faite de méandres sinueux, de retours en arrière, de rencontres, de questions…
Dans cette rencontre, Gérard Adam raconte sa trajectoire d’écrivain, les raisons de son long silence éditorial (huit années), définit ou tente de définir son travail et son exigence de romancier... En effet, même si on peut considérer qu’une œuvre existe ou doit exister en dehors de la vie de son auteur, dans le cas de ce roman, certains éléments de la biographie de Gérard Adam peuvent servir de balises : son métier et sa pratique de médecin dans des conditions extrêmes, la rencontre avec Monique Thomassettie qui devient son épouse en 1967, la guerre ou plutôt les guerres où il accompagne en tant que médecin les forces de l’ONU, notamment l’expérience Bosniaque, la confrontation avec ce puzzle tragique que fut le démantèlement de la Yougoslavie."
Dans l'interview qu'il nous accorde à l'occasion de la parution de son recueil de nouvelles "Le saint et l'autoroute" (toujours chez M.E.O.) il évoque le catalogue de plus en plus riche de sa maison d'éditions à laquelle plusieurs prix littéraires sont attribués (En 2011, le nouvelliste recevra  le Prix Emma Martin pour "De l'existence de dieux dans le tram 56").
Le romancier nous revient cette année avec "Stille Nacht"  un roman sensible dont le narrateur, arrivé à l'âge des bilans, évoque sa trajectoire familiale tandis qu'il rend visite à "Mamma", installée dorénavant dans une maison de retraite où elle se croit "en vacances", comme le pensait trois décennies auparavant, le père du narrateur, travailleur immigré de l'après-guerre. A l'époque, la maison de retraite accueillait les mineurs dont les poumons avaient été ravagés par la silicose. On devine combien le narrateur (et c'est souvent le cas chez Gérard Adam) puise dans la mémoire vive du romancier lorsqu'il évoque la condition ouvrière, les différences de classe qui éloignent du progrès social les "pareils à nous" (c'est ainsi que "Mamma" désigne son milieu), l'opportunité de bénéficier d'une scolarité générale (et pas "technique" comme c'est la tradition pour les "pareils à nous"). Cette plongée dans le passé, confrontée aux questions d'aujourd'hui (la religion, les réfugiés, les "racines", la mémoire, l'Histoire...).
Un bémol:  Gérard Adam  aurait gagné à être épaulé par un éditeur autre que lui-même. Il lui aurait signalé des glissements de niveaux de langue et l'un ou l'autre affaissement de la tension dramatique qui désarçonnent la lecture. La générosité de l'écrivain le submerge par moments dans cette intention de  dire sa conviction, au lieu de laisser les personnages aux prises avec les tensions, les antagonismes, les incidents de leur destin. Mais ce serait de mauvaise guerre de ne pas s'intéresser à ce roman si proche du romancier qu'il donne à entendre au lecteur un coeur vibrant auquel nul ne peut être insensible.

Jean Jauniaux, Bruxelles le 10 septembre 2017