Franz Liszt et Boris Giltburg, une rencontre « transcendante »
Depuis qu’il a remporté le
Concours Reine Elisabeth en 2013, le pianiste israélien Boris Giltburg, né en
1984 à Moscou, accomplit un parcours que nous suivons avec un vif intérêt.
Après des enregistrements remarqués pour le label Naxos (Beethoven, Schumann,
Chostakovitch, avec un Diapason d’or à la clef, ou Rachmaninov avec un poétique
Concerto n° 3 que nous avons évoqué l’année passée), c’est à Franz Liszt que le
virtuose s’affronte aujourd’hui, et c’est, une fois de plus, un vrai bonheur
d’écoute. Le programme est copieux, près de 80 minutes, et propose, comme
entrée en matière, la Paraphrase de
concert sur le Rigoletto de Verdi, une partition d’un peu moins de huit
minutes qui « illustre » le quatuor Bella figlia dell’amore de l’acte III. On y retrouve une séduisante
combinaison de thèmes qui résument bien l’ensemble du drame lyrique :
la galanterie, la vengeance, le désespoir… La partition fut créée par le
beau-fils de Liszt, Hans von Bülow en 1860. Giltburg en donne une version
brillante, aux accents justes et équilibrés. Pour clore le programme, c’est la
deuxième Etude de concert qui a été choisie, une pièce d’un peu plus de cinq
minutes : La Leggierezza de
1848. Dans un esprit qui se rapproche de la seconde des Etudes op. 25 de Chopin, cette pièce « légère », comme
son titre l’indique, est une mélodie simple qui, sous les doigts de Giltburg,
enchante l’oreille par la fluidité de sa délicate configuration.
Mais l’essentiel de ce CD Naxos
(8.573981), enregistré en studio du 25 au 27 juin 2018, réside dans
l’interprétation des Douze Etudes
d’exécution transcendante, dont la genèse s’étend sur environ vingt-cinq
ans. En 1826, Liszt, âgé de 15 ans, entreprend le vaste projet d’un recueil de
quarante-huit études, sous forme didactique, à la façon de Czerny. Douze
seulement verront le jour et seront publiées. Liszt se remet au travail en
1837, insiste sur les développements, creuse la technique de manière
spectaculaire. Les Etudes deviennent
un redoutable exercice de virtuosité, qui ne néglige pas pour autant le bagage
littéraire et poétique que le compositeur a accumulé au fil du temps. La
version remaniée, agrémentée pour presque chaque pièce d’un titre émanant de
lectures ou d’impressions de Liszt, date de 1851. Nous ne les détaillerons pas
ici et renvoyons le lecteur à la notice (en anglais seulement - la firme Naxos
devrait faire l’effort de joindre pour le marché francophone une traduction de
ses textes qui sont souvent copieux et intéressants). Mais on épinglera dans
cet ensemble des pièces comme les féeriques et mystérieux Feux follets (n° 5), l’épique Eroica
(n° 7), l’audacieuse Chasse sauvage
(n° 8) aux rythmes syncopés ou encore les Harmonies
du soir (n° 11). C’est la plus célèbre du recueil, une véritable
incantation poétique remplie de paix, de bonheur spirituel, d’harmonie
contemplative qui fait penser à la plénitude lamartinienne ; une musique
d’une grande pureté. On n’oubliera pas non plus la quatrième étude, Mazeppa, dédicacée à Victor Hugo, une
évocation magistrale d’un poème des Orientales ;
très dramatique, c’est la substance du futur poème symphonique du même titre,
ainsi que d’une version pour deux pianos et à quatre mains.
Les Etudes d’exécution transcendante portent bien leur titre :
elles sont redoutables pour les pianistes qui s’affrontent à ce monument
musical d’une durée qui dépasse une heure. « Elles doivent être exécutées avec un art fait de sensibilité, de
nuances, de demi-teintes habilement ménagées, de grandioses orchestrations et
de colorations délicates. Point d’acrobaties spectaculaires et vaines, point
d’inutiles et fausses apparences, mais une pénétration de tout ce que ces
Etudes enclosent de raffinement et de subtilité. Trouver un pianiste
susceptible de leur conférer intégralement leur caractère, sans outrance ni
exagération demeure fort rare », écrit Alfred Leroy dans la biographie
qu’il a consacrée à Liszt en 1964 (Paris, Seghers, collection « Musiciens
de tous les temps » n° 5, p. 105). On ne pourrait mieux dire ! La
discographie a retenu les noms de Claudio Arrau, d’une folle générosité, de
Lazar Berman, puissant et épique, de Cziffra ou encore de Jorge Bolet, très
engagés. Sans oublier celui que nous préférons parmi les anciens :
Vladimir Ovchinikov, dont la vision date de 1988. C’est peut-être, à trente ans
de distance, la plus proche de celle Boris Giltburg, qui déroule son parcours
avec une grande intelligence expressive. A la fois raffinée (caractéristique récurrente
chez cet interprète de haut niveau), contrastée, tendre, poétique ou rêveuse,
tout en construisant les oppositions d’ombres et de lumières grâce à une
technique éblouissante, la recréation de Giltburg rend justice au compositeur.
Avec une modestie, elle aussi récurrente, car les effets sont bannis, mis au
service du texte musical, dépouillé ou dynamique selon l’exigence, rendant
ainsi ces Etudes, à l’inspiration si
géniale, proches de nous, accessibles, suscitant un émerveillement bienvenu qui
relève de l’art pur. Un exaltant et envoûtant CD de piano à recommander sans
hésitation !
Jean Lacroix