lundi 22 juillet 2019

Magdalena Kozena dans « Le Jardin des Soupirs »

Lien vers CD 
A l’occasion de son premier CD pour le label Pentatone (PTC 5186  725), on salue le retour de la gracieuse et délicate Magdalena Kozena dans le répertoire de la musique baroque, un monde raffiné dans lequel son expressivité et sa sincérité vocale ont déjà fait merveille par le passé. Née à Brno en 1973, cette mezzo-soprano « au timbre de lait et de miel », comme le soulignent maints critiques, est, rappelons-le, l’épouse du chef d’orchestre Simon Rattle et compte à son actif des opéras de Monteverdi, Haendel, Gluck, Mozart, Bizet, Debussy ou Janacek, mais aussi des partitions qui vont de Vivaldi à Mahler ou Cole Porter. De nombreux récitals font partie de sa discographie où sa science du chant accompagne la grâce et le charme, avec parfois, diront certaines mauvaises langues, des effets sentimentaux qui se traduisent en alanguissements malvenus. Ces reproches mesquins, que nous ne partageons pas, sont balayés par ce nouvel enregistrement, centré sur des cantates profanes de Marcello, Vinci, Gasparini, Leo et Haendel. On se souvient qu’il y a une vingtaine d’années, Magdalena Kozena signait un superbe album dédié au Haendel romain sous la direction magistrale de Marc Minkowski. Depuis lors, quel que soit le répertoire abordé, on ne peut que constater que cette voix à la fois sensuelle et aux couleurs splendides se déploie toujours avec une grande fraîcheur dans les registres aigus ou plus graves. Ce n’est pas un mince compliment.
Dans une notice du livret, Vaclav Luks, qui dirige ici le fervent Collegium 1704, explique que le jardin symbolise depuis des temps immémoriaux le lieu de la paix et de l’harmonie. Le présent projet s’est construit dès 2015 autour d’airs évoquant les destins heureux ou tragiques d’héroïnes anciennes, un peu à la manière d’un labyrinthe des émotions humaines dans lequel l’abandon ou la mort seraient en miroir avec le bonheur de l’amour et les beautés de la nature. Si Haendel est présent avec la courte Sinfonia d’Agrippina, puis avec la cantate de jeunesse Qual ti riveggio, oh Dio, drame sentimental au langage harmonique complexe écrit à Rome en 1707, les compositeurs italiens sont prioritaires à travers un voyage dans la péninsule. Benedetto Marcello (1686-1739) est à Venise pour le bijou qu’est son Arianna abbandonata entre style déclamatoire et progressions harmonieuses, Leonardo Leo (1694-1744) est à Naples pour Angelica e Medoro dont la simplicité de la ligne vocale bénéficie d’un traitement subtil de l’écriture instrumentale, en fines touches qui évoquent la nature. Dans un bref extrait de son oratorio Atalia, créé à Venise en 1696, Francesco Gasparini (1661-1727) se penche sur les tourments psychologiques de son héroïne et le potentiel dramatique qui en découle. Une Sinfonia de Leonardo Vinci (1690-1730, à ne pas confondre avec le peintre de La Joconde), tirée de Maria dolorata qui date des environs de 1723, complète le programme. Ce compositeur mourut à l’âge de quarante ans. Grand amateur de femmes, il aurait été empoisonné par un rival jaloux.
Ce CD est un ravissement vocal et instrumental, l’esprit d’équipe y est palpable. C’est à Prague, dans l’église Sainte Anne, que l’enregistrement a été effectué du 21 au 26 septembre 2018. Il ajoute une pierre blanche à la discographie de Magdalena Kozena dont les inflexions de la voix, d’une beauté pure, le disputent à l’aisance avec laquelle elle vocalise et à l’investissement émotionnel qu’elle accompagne d’une subtile finesse d’accents. Du grand art, auquel répond celui du Collegium 1704, ensemble tchèque d’une parfaite homogénéité fondé en 1991 par le claveciniste Vaclav Luks, qui le conduit avec noblesse et distinction. Une autre pierre blanche, qui, ajoutée à celle que nous accordons à la cantatrice, illumine ce splendide « jardin des soupirs » du plus bel éclat.


       Jean Lacroix