mardi 15 octobre 2019

Alexandre Kantorow, « le tsar français du piano »


Ce titre spectaculaire est celui d’un article de l’édition de Paris-Match du 14 au 21 août 2019, complété par un sous-titre panégyrique : « A 22 ans, il vient de remporter la médaille d’or du Concours Tchaïkowski, les jeux olympiques de la musique classique. » Au-delà de cet éloge journalistique signé Virginie Le Guay, la vérité est là : ce jeune prodige, auquel nous avons fait écho ici-même, il y a un peu plus de trois mois lors de la parution d’un CD (BIS-2300) qui proposait les concertos pour piano et orchestre 3, 4 et 5 de Saint-Saëns, prend une dimension internationale qui nous permet d’affirmer que, dans l’avenir, il nous réserve de beaux moments musicaux. Dans la recension que nous avions faite alors de ce disque (recension intitulée Aimez-vous Saint-Saëns ?), nous relevons une phrase qui recoupe l’article du magazine de grande diffusion : « Passons sur ses exceptionnelles capacités techniques qui ne sont déjà plus à démontrer […] un critique dithyrambique a même qualifié cet artiste de « tsar » du piano ! pour nous pencher sur son approche stylistique. Et là, c’est le choc ! le « tsar » est un poète, tout simplement, ce qui est de loin plus révélateur. » Si vous n’avez pas encore acquis ce CD Saint-Saëns, n’hésitez pas ! C’est fascinant. 
Vers le CD

C’est le 4 juillet qu’Alexandre Kantorow s’est vu attribuer la prestigieuse récompense, décernée tous les quatre ans, qui a couronné par le passé Van Cliburn, Ashkenazy, Sokolov, Gavrilov, Berezovsky, Matsuev ou Trifonov. Il a été désigné Premier Prix et Médaille d’or après avoir interprété les concertos n° 2 de Tchaïkowski et de Brahms. Ce virtuose, fils unique de la violoniste d’origine anglaise Kathryn Dean et du chef d’orchestre-violoniste d’origine russe Jean-Jacques Kantorow (qui le dirigeait dans les concertos de Saint-Saëns), a de plus tout pour plaire au public. Dans l’article de Paris-Match, il est présenté comme « doux, souriant, attentif, courtois. Joli garçon, qui plus est, au look faussement négligé avec son pantalon bouffant style zouave, ses bottines à lacets, ses cheveux à peine coiffés, son regard translucide et ses yeux pâles. » Le gendre idéal ?
Le moment est opportun pour rappeler qu’Alexandre Kantorow avait signé précédemment deux CD que tout amateur de piano s’empressera de thésauriser. Le premier date de 2015 - l’enregistrement est de novembre de l’année précédente, il n’avait pas encore 18 ans - et est consacré à Liszt : les deux concertos, couplés avec la Malédiction (BIS-2100). 
Sur un Steinway rutilant, le pianiste se jouait avec facilité des embûches des partitions. Dans le premier concerto, on notait une volontariste maîtrise de la sonorité, des fulgurances dans la puissance mais aussi des moments poétiques et une tendresse communicative dans le Quasi adagio. Dans le second, il répondait avec une fine transparence à l’option chambriste que son père, Jean-Jacques Kantorow, très complice, imprimait à la Tapiola Sinfonietta, l’orchestre finlandais de la ville d’Espoo, fondé en 1987. Il démontrait surtout, comme plus tard, dans les concertos de Saint-Saëns, qu’il a le sens de la narration, celui des contrastes et de la couleur jaillissante, alliant le rayonnement à la limpidité. Le complément Malédiction est une partition de jeunesse de Liszt de 1833, quand le compositeur, âgé de 22 ans, fréquentait les salons parisiens et faisait déjà preuve de ses talents d’innovateur à travers une écriture transcendante sur le plan de la virtuosité. Le jeune Kantorow paraît ici un peu moins en phase, on note une légère baisse d’intensité à la fin de cette œuvre d’un peu plus de quinze minutes, mais c’est si bref que l’on adhère à ce qui, pour un premier disque, est déjà une référence moderne.
Vers le CD
Vint ensuite un récital, A la russe, en avril 2016 (à un mois de ses 19 ans) qui valut à Kantorow un « Choc » de la revue musicale française Classica. Le CD est sorti en 2017, pour le même label (BIS-2150). Il n’hésite pas à affronter une des sonates parmi les plus complexes, la Première de Rachmaninov, écrite en 1907, au moment où le compositeur effectue un séjour de trois ans à Dresde ; elle est contemporaine de la gigantesque Symphonie n° 2, demande de l’interprète un réel investissement en termes de dynamique et d’énergie, mais aussi en capacité de déploiement des thèmes variés et des atmosphères successives. Cette énorme partition de près de quarante minutes est construite en trois mouvements qui consistent, selon une lettre de Rachmaninov à un ami, datée du 8 mai 1907, « en trois types humains contrastés, pris dans une œuvre de la littérature mondiale ». En l’occurrence, le Faust de Goethe, les trois figures étant celles du héros, de Marguerite et de Méphisto. L’œuvre est vaste, trop vaste à tel point que peu de virtuoses s’y attaquent. Dans la biographie qu’il consacre à Rachmaninov, N. Bajanov (Moscou, Editions du Progrès, 1974), p. 259), précise : « Il se torturait pour la réduire. Les difficultés techniques lui paraissaient elles aussi insurmontables, parfois. Mais simplifier cette œuvre équivalait à la détruire ! Cela concernait avant tout la troisième partie de la sonate intitulée Méphistophélès. Ce n’était pas le terrible pilier d’un cabaret de Nuremberg, celui qui venait semer le trouble chez des habitants si respectables ! Le reflet pourpre d’un feu déchaîné n’était que l’expression extérieure du véritable personnage, qui beaucoup plus complexe, demeurait caché. Peut-être était-il le double du Démon de Chaliapine qui avait tant frappé le compositeur et revivait-il dans les pages de sa sonate ? Sa tristesse, la tristesse de Satan, passionnée, sans issue, brûlait de la douleur d’un désir inassouvi. » Rachmaninov rejoint ici Liszt (qui a écrit une torrentielle Faust-Symphonie), mais sans doute aussi le Berlioz de la Damnation de Faust dans une sorte de tension extrême. Sa mise en place réclame une forte expression musicale, un maintien de l’action dramatique tout au long de la partition, tout en assurant au Lento central, dévolu au personnage de Marguerite, la tendresse et l’intimité qui dessinent un personnage de femme non seulement sublime, mais sublimé. Kantorow va très loin dans l’éloquence et la personnification, même dans la prolixité de l’Allegro molto, sorte de chevauchée fantastique débridée que Liszt n’aurait pas désavouée. Kantorow maîtrise le lyrisme, le tourment, les structures et les rythmes avec une aisance confondante. Il rejoint les interprètes de référence : Ogdon, Kun Woo-Paik, Weissenberg, Ashkenazy ou Luganski. Le reste du programme est passionnant : le Scherzo à la russe et deux extraits des 18 Morceaux de Tchaïkowski sont dosés avec subtilité. Suivent trois extraits de L’Oiseau de feu de Stravinsky dans la transcription de Guido Agosti : Kantorow y dessine des couleurs éclatantes et n’oublie pas qu’il s’agit d’un ballet. En conclusion de ce CD qui est aussi bluffant qu’une carte de visite ouvragée, l’Islamey de Balakirev fait miroiter ses images orientalisantes dans un climat aussi poétique qu’enchanteur.
Vers le CD











Voilà un jeune virtuose aux capacités exceptionnelles dont on est en droit d’attendre désormais monts et merveilles. On attend d’autres CD avec une impatience non dissimulée.


Jean Lacroix