Les versions de la Symphonie fantastique sont si nombreuses
que les répertorier est un travail de titan ! En cette année qui commémore
les 150 ans de la disparition de Berlioz, le chef suisse Philippe Jordan, à la
tête des Wiener Symphoniker dont il est le directeur musical et avec lequel il
a déjà abordé les symphonies de Beethoven avec succès, apporte sa pierre à
l’édifice. Il s’agit d’un enregistrement de concert des 10 et 11 novembre 2018,
effectué au Musikverein de Vienne pour le label de son orchestre (WS 020). Même
si les différents pupitres se révèlent à la hauteur des exigences de la
partition, même si les moments de clarté, de fièvre ou de passion sont bien en
place, même si les intentions du compositeur sont respectées, on n’atteint pas
ici la folie ni la sauvagerie des grands anciens, de la fascination de Cluytens
à la majesté de Monteux, de la virtuosité de Markevitch ou Davis au monde
halluciné de Munch, insurpassable en termes de puissance et de démesure.
Philippe Jordan nous offre cependant un moment de concert de très bon niveau.
L’intérêt majeur de cet album qui
se compose de deux CD réside avant tout dans la présence de ce que l’on peut
considérer comme le complément logique de la Fantastique op. 14, en l’occurrence le mélodrame lyrique Lélio ou le retour à la vie op. 14b,
auquel Berlioz attribua aussi le terme de mélologue, emprunté à Thomas Moore.
« Cet ouvrage doit être entendu
immédiatement après la Symphonie fantastique dont il est la fin et le
complément », a-t-il précisé
en tête de la partition. Seul en scène, Lélio, le narrateur, déclame et joue le
texte. Il plante le décor avant que l’orchestre, les solistes, le chœur et un
piano apparaissent. Des réminiscences de la Fantastique
se feront entendre de loin en loin, alors que les tableaux se succèdent :
une Ballade du pêcheur d’après Goethe
pour baryton et piano, un Chœur d’ombres,
tiré de la cantate La Mort de Cléopâtre,
une Chanson de brigands destinée aux
chœurs, un Chant de bonheur pour
ténor et harpe, un moment réservé à la clarinette et aux cordes, La Harpe éolienne, et, en apothéose, un
vaste morceau symphonique, une Fantaisie
sur « La Tempête » de Shakespeare. Le tout est entrecoupé par les
interventions, nombreuses et importantes quant à leur durée, du récitant. Ce Lélio est une œuvre hybride, qui ne
ressemble à aucune autre, hautement intellectuelle et à la substance musicale
dispersée. L’artiste, héros de la Fantastique,
est la figure centrale de ce mélodrame dans lequel l’imagination de Berlioz se
donne libre cours.
Vers le CD |
« C’est un assez étrange bric-à-brac où Berlioz a jeté pêle-mêle ses
fonds de tiroir, faufilés bout à bout par le moyen d’un texte littéraire qui
est censé leur servir de lien […] si c’est en tant qu’œuvre littéraire que nous
devons la juger, c’est pour le coup qu’on serait tenté de la laisser aux
oubliettes. », écrit Henry Barraud dans sa biographie du compositeur
(Paris, Fayard, 1979, p. 207). Il faut rappeler que Berlioz, en proie à sa
passion shakespearienne pour la comédienne Harriet Smithson, a subi aussi un
camouflet amoureux lorsque la pianiste Marie « Camille » Moke, qui a
accepté de se marier avec lui, a renoncé à sa promesse : elle épouse le
fils du compositeur et fabricant de pianos Ignace Pleyel. Le texte écrit par Berlioz en tête de Lélio (qui est son double) débute ainsi : « Dieu ! Je vis encore… Il est donc vrai,
la vie comme un serpent s’est glissée dans mon cœur pour le déchirer de
nouveau… Mais si ce perfide poison a trompé mon désespoir, comment ai-je pu
résister à un pareil songe ? » Des évocations de personnages d’Hamlet, Horatio et Ophélie, mais aussi
de la Juliette de Shakespeare (ce sont les deux rôles-symboles de l’actrice
dont il convoite les faveurs) sont disséminées dans le propos global. La Fantastique, suivie de Lélio, ont fait l’objet d’une représentation dans la salle du
Conservatoire de Paris le 9 novembre 1832. L’événement était destiné à dénoncer
les pratiques du critique François-Joseph Fétis, coupable, selon Berlioz,
d’avoir arrangé des œuvres de Beethoven ; le texte de Lélio l’évoque comme « un
triste habitant du Temple de la routine… un oiseau vulgaire ». Mais
Berlioz voulait aussi séduire l’objet de sa passion Harriet Smithson. Celle-ci
ne semble pas avoir vraiment goûté ce soir-là les débordements de son
soupirant, mais elle finira par se laisser convaincre d’épouser le compositeur
en octobre 1833.
Il existe quelques versions
discographiques de Lélio ou le retour à
la vie ; elles sont dues à Colin Davis (avec José Carreras, mais sans
récitant, ce qui n’a guère de sens), à Eliahu Inbal (avec Daniel Mesguich) et
surtout à Pierre Boulez, dans une vision poignante et somptueuse qui bénéficie
de la présence de Jean-Louis Barrault. Sauf erreur, le disque initial (avec
pour le chant John Mitchinson et John Shirley-Quirk), paru chez Columbia en son
temps, a fait l’objet d’une gravure japonaise sur CD en 2013. Dans la nouvelle
version de Philippe Jordan, le déclamateur est le baryton-basse Jean-Philippe
Lafont, que sa carrière lyrique a conduit sur toutes les scènes du monde. Doté
d’une diction parfaite, il incarne le personnage de Lélio avec un sens profond
du drame, mais il arrive que la monotonie s’installe. Est-ce le texte, sorte de
patchwork hétéroclite, quelque peu emphatique pour ne pas dire ampoulé ?
Il n’arrive pas toujours à fixer l’attention et l’on se surprend, si l’on ne
tient pas en mains le livret (qui reproduit l’intégralité du mélologue), à se laisser
distraire. Il n’empêche : l’expérience vaut la peine d’être vécue, car les
phases musicales sont des plus intéressantes. Elles donnent une idée variée des
compositions antérieures de Berlioz. Quant à la fantaisie finale sur La Tempête de Shakespeare, elle prend la
forme d’un poème symphonique aux accents grandioses qu’un Liszt n’aurait pas
désavoués. Le ténor Cyrille Dubois et le baryton Florian Sempey sont à la
hauteur de leurs interventions, tout comme Ingrid Marsoner au piano. Les chœurs
du Wiener Singverein sont en place, leur impact est noblement ressenti ;
il est au diapason du rêve éveillé de Berlioz. Philippe Jordan mène le Wiener
Symphoniker et tous les participants à l’aventure avec l’autorité requise. Quoi
que l’on pense de cette partition marginale de Berlioz, cet album qui nous met
en présence d’un étonnant objet musico-théâtral, tel que le compositeur l’a
imaginé dans cette période troublée de sa vie, vaut d’être connue.
Jean Lacroix